De l’autre côté du mur

Roger Waters

© Sean Evans

En septembre, Roger Waters, l’ancien bassiste des Pink Floyd, va à nouveau réunir sa troupe à Paris pour représenter sur scène son chef-d’œuvre, The Wall (« Le Mur »), le double-album conceptuel le plus vendu au monde. Mais ce succès intarissable depuis sa sortie en 1979, qui repose sur un aspect autobiographique mêlant l’intimité à l’universalité, ne saurait s’expliquer sans d’abord esquisser le portrait de son auteur.

« C’est l’histoire d’un type relativement jeune qui a peur des autres et qui, du coup, se retranche derrière un mur pour éviter le contact avec ses semblables », raconte Roger Waters à propos de The Wall, dans son interview accordé au mensuel Rock&Folk en 2011. « C’était autobiographique », précise-t-il.

« La Fine couche de glace »

En effet, avant d’être cette icône libérée et engagée du rock anglais, qui tape sur la table et lève le poing pour toute cause qu’il croit juste, Roger Waters a d’abord été ce « type relativement jeune qui a peur des autres ». Ce qui est loin d’être un mythe de star – cette crainte a effectivement laissé son empreinte terne sur le parcours brillant du bassiste. En 1977, lors d’un concert au stade Olympique de Montréal, alors que Pink Floyd a déjà acquis une notoriété mondiale, Waters, déstabilisé par un public trop agité, crache au visage d’un fan plus excité que les autres. « C’était une réaction plus qu’inhabituelle », écrit Nick Mason, le batteur des Pink Floyd, au sujet de cet événement, « Roger avait toujours été le plus affable d’entre nous sur scène ». Jusqu’alors. Mais cette fois là, Waters a cru devoir se défendre, « par peur qu’on l’attaque », affirme-t-il lui-même. « [His] fear flow[ed] out behind [him]/As [he] claw[ed] the thin ice » (« La peur s’est échappé derrière lui/Tandis qu’il s’agrippait à la fine couche de glace », The Thin Ice).

« Une Autre brique dans le mur »

Cette angoisse, Waters a pourtant cherché à l’endiguer dès l’enfance, en se coupant de tout ce qui pouvait l’incommoder. À commencer par la mort de son père, tué lors du débarquement allié à Anzio en 1944, pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce bouleversement tonne comme un traumatisme pour le bassiste et résonne avec insistance dans ses productions. Les morceaux antimilitaristes, tels que Us and Them (« Nous et eux »), Perfect Sens, Part I-II (« Sens parfait, Partie I-II »), The Bravery of Being Out of Range (« Le Courage d’être hors de portée ») ou Late Home Tonight, Part I-II (« En retard à la maison ce soir, Partie I-II »), parsèment son répertoire comme des coquelicots dans un champs ; surtout, sur les douze albums studios réalisés avec Pink Floyd, deux sont des hommages à Eric Fletcher Waters, le père du musicien : The Wall et The Final Cut (« Le Clap de fin »). La déchirure de ne l’avoir pas connu reste une plaie ouverte pour l’orphelin, et pendant longtemps « it was just another brick in [his] wall » (« ce n’était rien d’autre qu’une brique dans son mur », Another Brick in the Wall, Part I).

L’autorité n’a pas apaisé les maux de Waters dans sa jeunesse. « Mes profs d’école trouvaient que je n’avais aucun talent d’écrivain » annonce-t-il avec cynisme, « ils me disaient que je n’arriverais à rien ». Ironique, aujourd’hui, lorsque des magazines musicaux comme DigitalDreamDoor classent Roger Waters troisième « meilleur parolier » après Bob Dylan et Neil Young – frustrant, hier, pour l’enfant réservé en mal de confiance et qui voit dans le pouvoir qu’incarne l’instituteur une menace intrusive et dirigée, cherchant à le « faire rentrer dans le système[, à l’] oppress[er] afin de [le] faire rentrer dans leur moule, dans le but qu'[il] puiss[e] aller à l’université et « réussir » ». Un second traumatisme pour Waters, « just another brick in [his] wall » (« juste une brique de plus dans son mur », Another Brick in the Wall, Part II).

« Mère »

« Envahissante et trop protectrice » d’après le regard plus adulte du bassiste, sa mère n’a pas dû contribuer à l’ouverture de Waters aux autres. Ce dernier ne lui reproche rien, ne nourrit aucune hostilité contre celle qui l’a élevé sans soutien. Toutefois, sans s’en être immédiatement rendu compte, « [il] reconn[ait] que certaines choses qu’elle a faites [lui] ont rendu l’existence plus difficile en grandissant ». Lors du concert sur le Potsdamer Platz de Berlin en 1990, un tas de briques sur lequel est dessinée la mère du personnage principal de The Wall vient compléter le mur gigantesque qui sépare les artistes du public. Le symbole, fort de sens, signifie avec impétuosité que la possessivité des mères sont comme le renforcement des murs psychologiques que se construisent les enfants pour se protéger du monde – difficile de ne pas voir s’exprimer, à travers la singularité de cette métaphore, l’expérience personnelle de Roger Waters. D’ailleurs, comme il l’écrit à la toute fin de la chanson Mother, « Mother, did [the wall] need to be so high? » (« Mère, est-ce que le mur a besoin d’être si haut ? »).

« Une de mes crises »

À cette question, le musicien a fini par répondre par la négative Son mur, il a décidé de l’abattre. En se rebellant. En sortant des règles, des cadres, des cases, peu à peu. Ne serait-ce qu’en étant membre des Pink Floyd. De fait, avant d’être les ambassadeurs du rock progressif, genre musical dans lequel la qualité de la composition prime sur la répétitivité des refrains, les Pink Floyd étaient des pionniers de l’underground londonien. Ils faisaient leurs concerts dans des caves, jouaient du rock psychédélique face à un public d’éponges imbibées d’acides. En cela, Roger Waters s’est marginalisé, est entré en rébellion. Une attitude qui, dorénavant, est inhérente au personnage : dans Money (« Argent »), en 1973, il s’insurge contre les lois de l’argent ; dans Welcome to the Machine (« Bienvenue dans la machine »), en 1975, il proteste contre l’industrie du disque ; dans Animals (« Animaux »), en 1977, il se soulève contre la société entière. « [He] feel[s]/Cold as a razor blade/Tight as a tourniquet/Dry as a funeral drum » (« Il se sent/Froid comme une lame de rasoir/Serré comme un garrot/Sec comme un tambour funéraire », One of My Turns).

« À l’extérieur du mur »

Et dans The Wall, enfin, en 1979, album qui « s’est avéré très thérapeutique », Roger Waters abat son mur. La rébellion du mal être vole en éclats – avec elle la cohésion de Pink Floyd – et fait place à une fibre contestataire affirmée, plus tonitruante qu’une foule en Révolution. En 1987, Waters dédie son album solo Radio K.A.O.S. « à tous ceux qui ressentent les effets violents du monétarisme » – il n’est donc plus seul contre tous et le système, mais seul avec tous contre un système. En 1992, avec Amused to Death (« Amusé à en mourir »), il récidive en s’engageant contre les dérives de la société occidentale (la télévision, la religion, la guerre du Golfe, etc.). Véritablement, depuis l’écriture de The Wall, Waters n’hésite plus à imposer ses idées dans son art, joignant, selon le mot célèbre, l’utile à l’agréable ; « je parle beaucoup plus facilement de politique et je suis prêt à m’engager et à passer aux actes » clame-t-il.

C’était déjà le cas dans le mondialement célèbre The Dark Side of the Moon (« La face cachée de la lune ») ; c’est devenu plus visible dans l’écriture d’Animals, inspirée par La Ferme des animaux de George Orwell, dont l’expression d’un message politique est la première des composantes ; mais avant The Wall, les idées communistes de Waters n’ont jamais dépassé la musique. Or, depuis, chaque concert a une intention, un dessein. Les Français peuvent se souvenir de sa tournée Dark Side of the Moon à Paris en 2007, lorsqu’un porc gonflable avec le nom « Le Pen » inscrit sur la patte fut largué. Plus récemment, en mars, Roger Waters a appelé au boycott d’Israël qui, selon lui, « se déchaîn[e] ». Il a même contacté Stevie Wonder afin qu’il ne participe pas à une soirée pour les Forces de Défense israéliennes. « Ce serait comme jouer à un bal de la police de Johannesburg le lendemain du massacre de Sharpeville en 1960 », lui a dit Waters qui, accréditant ses déclarations, est « pass[é] aux actes », effectivement. Car, à l’extérieur du mur, « The bleeding hearts and artists/Make their stand » (« Les cœurs brisés et les artistes/font face », Outside the Wall).

Jérémy.

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