Lagarce: un solitaire intempestif

NLH_020

Devenu l’un des dramaturges contemporains les plus joués en France, Jean Luc Lagarce (1957-1995) ne cesse de connaître un succès croissant depuis sa disparition. Portrait de cet écrivain solitaire à la destinée tragique.

Certains auteurs comme Bernard Marie Koltès connaissent la gloire de leur vivant. D’autres n’ont pas cette chance et doivent patienter jusqu’à la tombe pour voir leur œuvre reconnue par le public et la critique. Jean-Luc Lagarce fait partie de la seconde catégorie d’auteurs puisqu’il n’a jamais eu l’occasion de vraiment briller par ses talents d’écriture de son vivant. Connu pour ses qualités de metteur en scène de pièce classique, beaucoup de ses écrits resteront au fond d’un tiroir ou ne seront tout simplement pas compris et connaîtront une gloire posthume. Si Lagarce n’a pas été reconnu de son vivant, c’est peut être que le langage théâtral, cette « écriture du désastre », qu’il a mise en place était trop novatrice, trop en décalage avec son temps. Depuis son décès, son œuvre ne cesse de  connaître un succès public et critique croissant : ses ouvrages sont désormais traduits en vingt-trois langues, les mises en scènes ainsi que les études universitaires se multiplient et en 2008, ultime reconnaissance,  Juste la fin du monde est montée dans la salle Richelieu de la Comédie Française.

Nous, les héros

Jean Luc Lagarce est né le 14 février 1957 en Franche Comté. Fils d’ouvriers, il découvre le théâtre au collège à treize ans où il écrit pour un cours de français sa première pièce, Perdue. Après son baccalauréat, il part vivre à Jean luc LagarceBesançon où il s’inscrit à la faculté de philosophie et au conservatoire d’art dramatique. Quelques années plus tard, Lagarce plaque tout. Il comprend alors que le théâtre sera toute sa vie. Au sein de sa compagnie La Roulotte basée à Besançon, l’auteur va faire ses gammes endossant à la fois la casquette d’auteur et de metteur en scène. Le succès allant grandissant, la compagnie sera subventionnée par le ministère de la Culture. En tant qu’auteur, Lagarce reçoit le soutien de Théâtre Ouvert qui vise à faire connaître les dramaturges contemporains. Cette association sera déterminante dans la carrière de l’auteur qui profitera de ce lieu pour créer et expérimenter ses nouvelles créations. En 2008, François Berreur, grand ami de l’auteur et membre de La Roulotte, monte Ébauche d’un portrait, pièce se basant sur des extraits du journal de Lagarce et retraçant les différentes étapes de sa vie. Cette pièce, se jouant au Théâtre Ouvert, sera nommée aux Molières dans la catégorie « Seul en scène » et constitue un bel hommage pour celui qui a fait les belles années du théâtre parisien.

La Place de l’autre

Arrivé à Paris, Lagarce va par la suite tenter de conquérir la capitale avec sa première pièce Voyage de Madame Knipper vers la Prusse Orientale jouée au Petit Odéon, alors lié à la Comédie Française. Cette pièce connaîtra un franc succès. Malgré tout, il peine à percer ; il tente alors l’écriture romanesque mais voit tous ses manuscrits refusés par les éditeurs. A la fin des années quatre-vingt, l’écriture est devenue sa raison de vivre. Il rédige quelques chroniques dans Libération et Le Point pour subvenir à ses besoins et continue l’écriture de ses pièces. En parallèle, sa vie personnelle et sentimentale est un désastre. Lagarce, friand de jeunes hommes, collectionne les conquêtes mais il ne s’attache pas, ne s’attarde pas. Dans la vie de Lagarce, il y a l’écriture et puis … rien. Avec pour seule amie la solitude, le dramaturge s’isole petit à petit. Il n’existe que pour et par l’écriture. Vient alors le 23 juillet 1988 où l’on peut lire dans son journal une formule lapidaire qui changera le cours de son existence : « je suis séropositif ». Lui qui avait tant écrit sur la mort la voit entrer dans sa vie. C’est peut être ceci qui rend l’œuvre de Lagarce si bouleversante : le lecteur ne peut s’empêcher de faire le parallèle entre la trajectoire de l’auteur et celle des êtres de papier qu’il peint. Difficile de ne pas entrevoir Lagarce dans le personnage de Louis dans Juste la fin du monde, qui, malade, revient annoncer sa mort prochaine à sa famille. S’il repartira sans avoir la force de faire cet aveu, Lagarce est, quant à lui, parti en masquant sa solitude derrière un humour parfois très noir et un cynisme qui l’a toujours protégé du regard des autres.

Juste la fin du monde

lagarce diminué par la maladieDu côté professionnel, Lagarce verra bon nombre de ses pièces refusées, ce sera le cas de Derniers remords avant l’oubli ou encore de Juste la fin la Fin du monde. Il envisage de tout arrêter et met entre parenthèses l’écriture pour se concentrer sur la mise en scène. C’est par ce biais qu’il connaîtra le succès avec  La cantatrice chauve d’Ionesco puisque cette pièce sera jouée pendant près de trois ans. Paradoxalement alors qu’il commence enfin à entrevoir le succès, sa santé se dégrade rapidement. Il doit être hospitalisé d’urgence à plusieurs reprises entre 1990 et 1993. Pire encore, quand Lagarce rencontre enfin l’amour, la vie le lui enlève. Son amant et grand amour Gary, auquel il dédie plusieurs de ses  pièces, décède du sida et replonge l’auteur dans la solitude la plus totale. Alors bien sûr, la création de la maison d’édition Les solitaires intempestifs et les nombreuses mises en scènes qu’il dirigera par la suite seront de francs succès mais l’essentiel n’est plus là. Quand en juin 1995, au cours du Festival d’Avignon, il participe au Ruban rouge, émission de télévision portant sur le SIDA, il banalise son rapport à la maladie. Lagarce se cache, comme à son habitude.

Derniers remords avant l’oubli

Durant les deux dernières années de sa vie, Lagarce monte L’île aux esclaves de Marivaux et La Cagnotte de Labiche. Théâtre Ouvert lui commande J’étais dehors et j’attendais que la pluie vienne alors que le directeur du Théâtre national de Bretagne, lui passe commande d’une pièce, Le Pays lointain. Il achève l’œuvre le 15 septembre 1995 et meurt quinze jours plus tard. La parution de ses dernières pièces et récits amorce sa posthume notoriété d’auteur. La maison d’édition Les Solitaires Intempestifs, dirigée désormais par le seul François Berreur, commence dès lors la publication de son théâtre complet en quatre volumes. Il aura fallu attendre la mort de Lagarce pour voir son œuvre se libérer et toucher enfin un large public. Il aura fallu du temps pour apprivoiser cette écriture faite de redites mais qui ne poursuit qu’un seul but, celui de donner à voir la pensée telle qu’elle est, telle qu’elle jaillit en chacun des personnages.  Tout comme Louis dans Juste la fin du monde, Lagarce ne disait rien ; tout était à voir dans les mots, les gestes, les regards. Tout comme Louis, Lagarce est reparti seul et incompris ; il est parti pour qu’enfin son œuvre puisse vivre.

Rudy.

Publicités

1 commentaire

Classé dans Portraits

Une réponse à “Lagarce: un solitaire intempestif

  1. JPH

    Bonne chronique.

    Amendements proposés:
    -Jean-Luc Lagarce connaît un succès croissant
    -pièceS classiqueS
    -connu… connaîtront (répétition; remplacer « connaîtront » par « lui vaudront une gloire posthume »)
    -de connaître un succès public et critique (« croissant » est inutile)
    -Juste la fin du monde est montÉ
    -Franche-Comté
    -ajouter une virgule après « gammes »
    -Ministère de la culture (majuscule)
    -écrire et expérimenter ses créations (plutôt que « créer », répétition)
    -c’est peut-être cela (mieux que: ceci)
    -ajouter un point après « refusées »
    -remplacer « paradoxalement » par « cependant » / « mais » (pour le sens, et aussi à cause de l’adverbe en fin de phrase)
    -et CE DRAME replonge l’auteur (au lieu de « il »)
    -les Solitaires intempestifs (majuscule)
    -pas de virgule après « Bretagne »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s